L’ouverture du gala était prévue pour dix-neuf heures. Chaque employé avait le droit d’inviter une personne externe. Entre nous, cétait surtout dans l’optique de ce que les époux et épouses des uns et des autres puissent les accompagner et éviter des soupcons et des crises de jalousie. Mais dans mon cas, mon invitée était Anita. Sur son trente-et-un comme toujours, son teint lumineux contrastait magnifiquement d’avec la robe d’un somptueux bleux roi qu’elle portait. Dans toutes nos sorties, elle était l’accessoire parfait à mes tenues, et moi aux siennes.
Autour de dix-neuf heures trente, nous étions donc sur le lieu de réception: la salle de banquet de l’entreprise, décorée avec faste et gaieté pour l’occasion. Les convives étaient d’une élégance et d’un raffinement qui ne courent pas les rues. Je me sentais presque pas assez habillée. Quoique… Il fallait s’y attendre. C’était le gala de fin d’année du cabinet d’architectes le plus uppé de la ville. Nos clients étaient les hommes et femmes d’affaires les plus prospères du pays, des membres importants du gouvernement, de riches investisseurs étrangers, et j’en passe… En plus des employés, toutes ces personnes influentes, respirant l’épanouissement professionel étaient également invitées. Et puis, c’était un gala de fin d’année ! Anita espérait, comme à toutes les soirées d’un certain standing auxquelles elle se rendait, trouver l’homme de sa vie: intelligent, aisé, émotionnellement conscient, généreux, et physiquement bien entretenu. Biensûr, je le lui souhaitais de tout coeur, mais moi je venais principalement là pour élargir mon réseau de contacts et consommer des vins que je ne pouvais pas encore me permettre par moi-même.
Je laissai Anita aller à la chasse à l’oiseau rare et partis en direction du bar. Je commandai un verre de mon cocktail préféré puis repartis, mon verre à la main, m’installer à la table des nouvelles recrues. Je discutai quelques temps avec toutes ces personnes, qui tout comme moi, se réjouissaient d’avoir atteint un nouveau stade de leur parcours professionel, et avaient hâte de vivre la suite. Nos échanges me semblèrent durer quelques minutes, mais en me levant pour retourner au bar, je jetai un coup d’oeil à ma montre et constatai que le temps s’était envolé à toute vitesse. Il était vingt-et-une heures, et j’allais prendre mon deuxième cocktail avant de me diriger vers la table haute à laquelle se tenait un avocat de renom, qui venait de confier à notre entreprise le projet de la conception architecturale d’un hôtel dans une ville voisine. C’était l’un des contrats les plus juteux de l’année, et je dois reconnaître que compter ce monsieur à mon carnet d’adresses aurait sûrement donné un coup de pouce à ma carrière. Mais nous ne le saurons jamais avec certitude, puisque pendant que je me dirigeais vers lui, je fus distraite de mon objectif.
-Me permettez-vous de vous dérober un instant, mademoiselle ?
J’étais à la fois perturbée par cette interruption soudaine et enveloppée d’un sentiment inexplicable de sécurité par cette voix chaleureuse et pleine d’assurance à la fois.
-Pardon ?
-Je demande s’il est possible que vous m’accordiez quelques minutes de votre temps pour échanger ?
-Euh… Oui… Enfin… Déjà, vous êtes …?
-Steeve ! Steeve Mandela.
-Ah! Comme Nelson Mandela ?
-Hahaha ! On me la fait à chaque fois. ( Il sourit discrètement)
Sans langue de bois, Steeve était bel homme. Très grand, les cheveux noirs frisés, des sourcils assez fournis, des yeux ténébreux, des épaules qui témoignaient d’un abonnement rentable à une salle de sport sûrement pas bon marché, des bras qui auraient sûrement été à même de me porter, de grandes main soignées, une stature plutôt majestueuse et… en gros un tout élégant et harmonieux. Il portait un costume trois pièces de couleur bordeaux qui valait pleinement son prix certainement exhorbitant . Je mangeais à ma faim et portais occasionnellement des vêtements de marque mais lui, c’était clairement une autre ligue. Il respirait l’aisance, paraissait très cultivé, et sentait cher.
-Avouez que c’est une perche qu’on aurait du mal à ne pas saisir !
-Je vous l’accorde, vous marquez un point. J’ai cru comprendre que vous faisiez partie de l’équipe organisatrice de l’événement ?
– Oui. Enfin… Non, pas exactement. Mais je travaille ici.
-Vous avez toute mon admiration.
-Admiration ? Et pourquoi?
-Vous bossez dans un domaine très sélectif et pour une entreprise exrêmement pointilleuse. Je pense que cela mérite tous les honneurs que je suis à mesure de vous donner !
-C’est flatteur! Eh bien… Disons que lorsqu’on s’accroche de toutes ses forces à ce qu’on veut réaliser, il y a de fortes chances qu’on y arrive.
-Eh bah dis donc ! Déterminée en plus ! Mais au fait, permettez-moi de mettre un nom sur le merveilleux personnage que je découvre !
-Je m’appelle Omwangha, Désirée Omwangha !
-Enchanté, Désirée ! (Il me fit un baiser sur le dos de la main gauche et souligna du regard l’absence d’une bague à mon annulaire.)
La soirée se poursuivit sur un ton très naturel, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Steeve s’intéressait à moi, à ma matière grise, à mes aspirations profondes. Ca me changeait vraiment de tous ces hommes au quotidien qui ne voulaient connaître que ma disposition ou non à botter en touche ma carrière pour devenir leur bonne à tout faire. J’appris beaucoup sur lui ce soir-là. C’était un jeune travailleur indépendant, originaire d’Afrique du Sud. Ingénieur des mines et hydrocarbures de formation, il était héritier d’une très importante chaîne d’hôtels dans son pays et était justement au Congo en ce moment-là pour superviser sur place les travaux de construction de deux hôtels supplémentaires à ladite chaîne. J’aimais beaucoup l’atmosphère de notre conversation et les sujets s’enchaînaient sans discontinuité. Sans retenue, je lui parlai de mon amour pour l’architecture et des difficultés que j’avais rencontrée depuis mon arrivée dans cette sphère, depuis mon temps en tant que toute jeune étudiante jusqu’à ce jour là. Le courant passa tellement bien que nous prîmes rendez-vous pour le lendemain dans un restaurant chic de la place. À la fin de la soirée, il proposa de me déposer chez moi, mais je déclinai l’offre, lui disant que je rentrerais avec mon amie Anita et que je devais la conduire de toutes les facons. Je n’étais absolument pas saoule, mais je ne me sentais pas parfaitement lucide. J’avais manqué plusieurs occasions de booster mon parcours ce soir-là, mais je n’avais étrangement pas la sensation d’avoir laissé passer ma chance outre mesure. J’étais détendue, j’éprouvais un certain sentiment de satisfaction, et surtout, mon esprit était focalisé sur des flashes de mon échange avec Steeve. Je peinais à me reconnaître moi-même.
Dans la voiture sur le chemin du retour, Anita me regardait avec insistance.
-Any, qu’est ce qu’il y a ?
-Où ca ?
-Pourquoi tu me regardes comme s’il y avait un problème ?
-Tu as quelque chose à te reprocher ? (Elle sourit en coin)
-Absolument pas… C’est quoi la chute ?
-Qui est ce Roméo auquel j’ai dû t’arracher pour pouvoir rentrer?
-Hahahaha ! Il ne s’appelle pas Roméo, il s’appelle Steeve. Steeve Mandela
-Comme Nelson Mandela ?
-Hahaha ! Oui, comme Nelson. Il est très intéressant et il a de la conversation.
-Ah oui, si c’est pour la conversation, je l’ai constaté! Vous ne vous êtes pas lâchés d’une semelle de toute la soirée, et même lorsque vous alliez au bar, vous n’aviez pas de moments de silence.
-C’était une très belle soirée, c’est vrai !
-Alors, tu le revois ?
-Demain soir !
-Ah bon ? Chaud là ! Qui est cette nouvelle Désirée et où était-elle cachée depuis si longtemps ?
-Hahaha ! N’en fais pas des tonnes, non plus !
Anita poussa un grand cri de joie – le type de cri dont elle seule avait le secret – suivi d’un éclat de rire, puis elle mit le son à fond dans la voiture et nous prîmes l’autoroute pour ensuite amorcer l’embranchement qui menait chez elle. Nous passâmes la nuit ensemble, et le lendemain matin, alors que je rentrais de mon jogging matinal, je trouvai le petit-déjeuner déjà apprêté et Anita déjà bien mise.
-Si tôt ?
-Si tôt aussi, madame ! On ne dit pas bonjour ?
– Hahaha. Bien réveillée?
-Désaoulée en tout cas ! Et en retard au boulot si je n’y vais pas de suite. On se dit à plus tard, Désy ! Tu sais où laisser les clés. Et envoie-moi ta localisation ce soir, on ne sait jamais !
-Bonne journée, ma belle !
Elle sortit, laissant planer dans tout l’appartement un nuage chèrement parfumé. Je l’entendis descendre rapidement les escaliers puis démarrer sa voiture en trombe, la musique toujours aussi fort que je pouvais l’entendre depuis les toilettes. C’était un vendredi, et je ne travaillais exceptionnellement pas ce jour-là. Alors je décidai de me rendre au marché pour faire quelques courses et préparer à manger pour Anita avant de rentrer chez moi. De retour du marché, je réalisai une sauce d’arachides lourde, comme il en convient culturellement chez nous, accompagnée de plantain cuit à la vapeur. Je pris des photos et les envoyai à Anita, afin qu’elle pût se réjouir d’avance de ce dont elle se régalerait à la sortie du boulot. Puis, je commandai un taxi qui me ramena à la maison. Par concours de circonstances, nous habitions non loin de chez les parents d’Anita, mais elle-même avait dû aménager deux ans plutôt à l’autre bout de la ville. Comptant avec le trafic plutôt important de Pointe-Noire, il y en avait donc pour environ une heure de route. Une fois chez moi, je me mis à me préparer pour mon rendez-vous. Pendant que je faisais chauffer de l’eau pour mon bain, j’appelai ma petite soeur Espérance pour lui dire que j’avais <<peut-être un rencard>>, formulation qui la fit rire à tue-tête. Elle n’en croyait presque pas ses oreilles, surtout après avoir appris que j’acceptais cette sortie ayant rencontré le monsieur seulement la veille. Nous riions à gorge déployée, mais je pouvais percevoir dans son rire des ondes espoir. Comme son prénom l’indique, Espérance était, de nous toutes, la plus optimiste, la plus patiente, et toujours la dernière à pouvoir déclarer une cause comme perdue.
-Je croise les doigts pour toi, Yaya. J’espère qu’on viendra danser bientôt
-Un pas après l’autre, toi aussi ! Le rencard n’est pas encore arrivé que tu penses déjá à la fête ? En tout cas embrasse les enfants de ma part !
-Bye, Yaya !
Il était autour de 16 heures lorsque j’achevai de me préparer. Au bout d’une longue réflexion, j’avais choisi de porter un tailleur vert olive que je n’avais jamais mis depuis son acquisition. Je me disais : <<un tailleur pour une femme indépendante! Ca devrait bien annoncer les couleurs>>. Il faisait plutôt beau… Ni trop chaud, ni trop froid, un ciel assez clair dominait sur la ville de Pointe-Noire. Je n’avais pas encore de voiture à moi, alors j’appelai encore un taxi qui vint me prendre depuis chez moi. Le lieu de rendez-vous se trouvait à environ quarante minutes de route. Arrivée sur place, pendant que je sortais mon porte-feuille afin de payer ma course, je vis Steeve qui m’attendait plutôt impatiemment. Il s’approcha et insista pour payer pour moi, ce qui se fit, et je réussis dans un ultime élan d’affirmation, à masquer mon euphorie de le revoir.
-Bonsoir, Désirée !
-Bonsoir !
-Vous me permettez ?
Il me prit la main pour monter les charmants escaliers qui menaient au hall du restaurant. Nous entrâmes, puis, après une courte vérification de la réservation, le réceptionniste nous conduisit à notre table, et nous installa.
-J’ai cru que vous ne viendriez pas…
-Ah oui ? Vous m’avez longtemps attendue? Je ne suis pourtant pas en retard !
-Oh non ! Je ne parle pas de retard. Et encore ! Votre retard aurait été le moindre de mes soucis; vous valez absolument la peine d’attendre. Je parle juste de ce que toute la journée, je n’ai pas cessé de penser que tout ceci était trop beau pour être vrai. J’avais peut-être rêvé et tout ce qui s’est passé hier ne serait sûrement qu’un mirage. Si je suis quand même venu ici, c’est parce que je crois aux rêves qui prennent vie.
-Alors, très heureuse de donner vie à vos rêves. (Je souris en coin)
Le cadre était sobre, spacieux et raffiné, décoré harmonieusement sur des nuances de noir, de vert et d’or. La conversation était fluide comme à la veillle. Nous échangeâmes beaucoup de civilités, puis nous passâmes nos premières commandes de boisson. Mon savoir sur les vins et spiritueux qu’Anita trouvait ouvertement superflu, put être mis en avant. Nous commandâmes tous les deux du vin rouge de fort caractère, qui fut servi presqu’à la minute, et poursuivîmes la discussion.
Au bout de quinze minutes environ, un serveur revint vers nous pour prendre nos commandes à manger. J’avais souvent du mal à me décider dans ce contexte, alors j’étais venue préparée en conséquence. J’avais consulté le menu sur le site web du restaurant très tôt dans la journée, et avais pris le temps du trajet depuis la maison pour lire les avis de précédents visiteurs, et décider de ce que je voulais manger. Alors, au moment où il fallait choisir, je feignis de lire la carte dans le plus grand des naturels, et passai ma commande en prenant intentionnellement un air dubitatif. Je crois jusqu’à ce jour, que mon tour avait été très crédible.
Pendant que nous attendions le repas, Steeve recut un appel, s’excusa de devoir absolument décrocher, puis parla brièvement sur un ton autoritaire à la personne au bout du fil. Il parlait en Xhosa, une langue d’Afrique du Sud, (petit disclaimer: je le savais mais je n’y comprenais rien.) puis il raccrocha, me sourit et me dit: <<ce sont les affaires.>> J’exprimai ma compréhension en souriant en retour. Le moment se poursuivit sans plus d’interruption jusqu’à ce que nous quittâmes le restaurant, Steeve ayant pris le soin de laisser un généreux pourboire. Cependant, je sentais depuis ce mystérieux appel une sorte de gêne. Encore aujourd’hui, je me dis que j’aurais peut-être dû y accorder plus de crédit…


Laisser un commentaire