-Toc toc toc ! Les filles, vous dormez encore ?
-Hm ? Pardon ? Qui est là ? (Anita essayait de répondre à ma mère sans sortir de son rêve.)
Ayant entendu ma mère frapper sans véritable de succès à la porte, je débarquai dans le couloir fraîchement sortie de mon footing matinal.
-Oui, elle dort encore. Bonjour, m’man !
-Désirée ! Tu es déjà rentrée du sport ? Je ne t’ai pas entendue rentrer, ni sortir d’ailleurs. Par contre je vous ai entendues rire toute la nuit.
-Je me suis levée à mon heure habituelle mais je ne voulais pas réveiller les bouts de bois de Dieu que vous êtes ! dis-je en esquissant un sourire narquois.
-C’est ca même ! (Elle sourit en retour) Tu sais bien je me lève toujours plus tôt que toi. Comme tu es déjà là, je vais alors aller au marché.
-M’man ! Je t’ai déjà mille fois dit que je peux le faire! Mais comme l’ennui va donc te tuer dans cette maison…
-Laisse les discours ! J’ai encore mes deux pieds et toute ma tête. Quand je serai vieille et sénile tu pourras me materner, comme c’est ca qui t’intéresse. D’ici là tu peux aussi aller dans ton foyer et tu n’auras personne avec qui discuter la liste du marché là-bas…
-Hmmm j’ai encore trouvé ma dose ce matin…, murmurai-je discrètement
-Sauf si tu vas dans un foyer polygamique.
-EH ! Moi Désirée Omwangha !
-Même le nom-là, c’est moi qui te l’ai donné.
-Ha ha ha. S’il te plaît pense à me ramener des bonbons m’man ! m’écriai-je alors qu ‘elle se dirigeait vers la cuisine pour prendre sa liste de courses et des sacs pour les transporter.
-Des quoi ?
-Les bonbons, maman !
-À quel âge ?
-Ah… Puisque tu estimes que je suis un petit bébé qui ne peut pas aller faire tes courses !
-Désirée, je ne te vois même pas dans tes histoires là. Il faut me sortir le poulet du congélateur. Quand je vais rentrer du marché on doit commencer directement.
-Oui, chef !
Elle prit tout son nécessaire pour les courses et sortit. je l’entendis franchir le portail, ses babouches grincant sur le gravier de la cour, puis la sonnerie retentit. Elle l’avait faite sonner pour me rappeler de refermer derrière elle, ce que je fis en priotité avant de me rediriger vers la salle de bain pour me rafraîchir.
Par contre, nous avions aussi parlé, à ma grande surprise, d’un certain Bonheur. Oui, Bonheur ! C’était sa nouvelle conquête. Enfin… Son nouveau copain, d’après ses dires. Elle disait avoir accroché avec lui à une soirée à laquelle elle avait pris part en mon absence deux mois auparavant pendant que je m’étais rendue à Brazzaville pour un colloque et avoir depuis lors développé très rapidement un sentiment d’attachement pour lui. J’étais quelque peu choquée de l’entendre. Pas négativement, puisque je me réjouissais bien évidemment de ce qu’elle trouve enfin l’heureucx élu qui coffrerait enfin son coeur pour cette vie et la suivante. J’étais juste profondément étonnée d’entendre cela de la part d’Anita, ma Anita, qui en principe était aussi difficile à saisir qu’un poisson silure. Et davantage, j’étais étonnée d’entendre cela alors que je l’avais vue ces dernières semaines flirter à tout va, comme à son habitude. Elle m’avait dit qu’elle entrevoyait un futur avec lui et m’avait même montré des photos d’eux ensemble. C’était un homme au début de la quarantaine. Un métisse belgo-congolais très soigné, issu d’une famille nombreuse. Honnêtement, je ne suis vraiment pas le genre de personne à vouloir faire des choix pour les autres, mais plus j’en apprenais sur lui, plus j’étais dubitative. J’avais en effet la forte impression que ma chère amie s’apprêtait à retomber dans les mêmes travers qu’avec le papa de Nora. Mais bon… Qu’à cela ne tienne, je leur souhaitais le meilleur.
C’était le lendemain du rencard de l’année, et la nuit avait été très longue, comme je m’y étais attendue. Anita et moi avions passé pratiquement toute la nuit éveillées. Je lui avais raconté tous les moindres détails de ma sortie avec Steeve et elle était plus que ravie pour moi. Elle m’avait écoutée avec beaucoup d’entrain, me félicitant d’avoir en quelques sortes pu sauter par dessus mon ombre. Elle avait également milité en faveur de Steeve lorsque je lui parlai de sa proposition encore ouverte de se mettre en couple avec moi car, disait-elle, c’était apès tout la première fois que je parlais aussi positivement d’un prétendant et il semblait appartenir à la catégorie d’homme, jusqu’ici à ses yeux fictive, que je disais toujours rechercher et peiner à rencontrer. Peut-être justement parce qu’il venait d’ailleurs ? En outre, son pays d’origine avait aussi fait l’objet d’un long échange. Anita m’avait interrogée sur les intentions potentielles de Steeve d’emménager à Pointe-Noire ou des miennes de déménager à Port Élisabeth. J’étais catégorique dans mon refus de ne serait-ce qu’envisager quitter le Congo définitivement, et de toutes les facons, on n’en était pas encore là.
De retour dans les murs de la maison, le calme était toujours bien plat. J’en conclus qu’Anita ne s’était toujours pas levée du lit et entrai dans la chambre sans grand bruit. Je m’approchai du lit, remarquant son éveil malgré les efforts qu’elle mettait à s’accrcocher à son sommeil, la couverture remontée jusqu’aux oreilles et les jambes repliées sur son ventre.
– Debout les marmottes !
– Dé, tu déranges …
– Je dérange alors que le soleil sera bientôt au zénith ? Il s’agirait de se lever, madame ! Moi je vais prendre ma douche déjà.
– Ne me dis pas que tu étais quand même faire ton sport ce matin !
– Ma chérie, tu penses que ma santé s’entretient toute seule ? Ce qui fait l’homme, ou en l’occurence la femme, c’est sa discipline. Bref, je prends un bain vite fait et puis je vais commencer la cuisine. Tu vas rentrer ou bien tu as apporté tes vêtements ?
– J’ai tout ici.
Je fis signe d’approbation de la tête, puis entrai dans la petite salle de bain aménagée à l’intérieur de ma chambre. C’était une journée plutôt ensoleillée, tout ce qu’il y a de plus ordinaire pour la ville de Pointe-Noire au mois de décembre. Après les températures modérées de la veille, la saison sèche devait absolument réaffirmer sa présence en cette avant-veille de noel.
Il était de coutume chez les Tembo (famille de ma mère) de célébrer les fêtes de fin d’année tous ensemble en famille. Depuis le départ définitif de mon père, et je ne parle pas de sa mort, il était devenu comme une tradition pour ma mère, mes soeurs (au fil du temps, leurs enfants) et moi de passer ensemble la journée du 23 décembre, à décortiquer tous les potins de famille et raviver tous les meilleurs souvenirs de l’année écoulée penadant que nous apprêtions à manger pour le pré-réveillon que nous tenions le soir-même, car le lendemain, chacune rejoignait son domicile avec ses enfants et son époux (généralement arrivé plus tard dans la soirée). Chacune biensûr, sauf moi. Moi, je ressentais chaque année un peu plus le poids de ma solitude et de mon célibat à ce moment où la maison se vidait, et que j’étais la seule à rester ressentir la tristesse et l’ennui de ma mère de ne pas ou plus avoir de mari avec qui partager ces moments, ni d’enfants en bas âge à qui vouer son existence. Lorsque nous étions plus jeunes, mes soeurs et moi, elle avait, les années où Esdras ne daignait pas se présenter à son domicile pour les fêtes de fin d’année, au moins de quoi s’occuper; car elle devait remuer ciel et terre pour que nous soyons tellement non seulement occupées mais aussi heureuses, qu’il ne nous viendrait ni le courage, ni l’envie de lui demander pourquoi nous n’avions pas nos deux parents présents pour clotûrer l’année. Sara Patience Omwangha, née Tembo, pour mon plus grand bonheur et mon plus grand challenge ma mère, était une femme patiente, conservatrice, parfois intransigeante, mais surtout très souvent blessée par la vie et incomprise. Étant son seul enfant à avoir passé vingt-cinq ans sans interruption à vivre sous le même toit qu’elle et sûrement la plus portée sur la santé mentale et émotionnelle de son entourage, j’avais beaucoup appris d’elle. J’avais hérité de son courage, de sa détermination, de son franc-parler et de son amour pour la famille, mais je l’avais également eu comme contre-exemple pour définir ce que je ne voulais certainement pas expérimenter à mon tour.
Il était environ dix heures moins le quart lorsque je sortis de la salle de bains, rafraîchie et ayant suffisamment révassé pour la journée. Je pris le temps de me oindre et de me parfumer comme tous les matins, puis j’arborai mon t-shirt des longues journées de cuisine. C’était un tee-shirt rouge bordeaux avec écrit dessus « WEEK-END » en dégradé blanc-noir, que m’avait offert Anita pour noel, alors que nous étions au début de notre adolescence. À l’époque, c’était un tee-shirt neuf de Nathanael, son grand frère. Elle le lui avait subtilisé pour me l’offir, pas parce qu’il lui avait manqué du temps, de l’argent ou l’opportunité de m’acheter quelque chose, mais parce qu’elle savait que je le porterais sûrement dans les prochains jours pour lui faire plaisir, que Nathanael le verrait et le reconnaîtrait, et que sa créerait peut -être une étincelle entre nous sur la base d’un malentendu. Très crétaive ma tendre amie ! Mais ses plans n’étaient jamais arrivés à accomplissement, car elle n’avait pas pensé à la différence de corpulence entre lui et moi, qui faisait à l’époque de son tee-shirt presqu’une robe pour moi. J’avais donc juste gagné un très grand tee-shirt, heureusement durable, que je ne portais qu’à la maison, au départ comme pyjama, et avec le temps comme tenue de travail avec une culotte ou un bout de pagne noué autour des hanches, les jours où j’avais beaucoup à faire à la maison.
Je sortis donc de la chambre et me mis au travail. Je sortis poulet et poisson du congélateur et les mis à décongeler dans de grandes cuvettes puis commencai à éplucher et découper des oignons, pendant qu’Anita se décarcassait. Elle était allée prendre sa douche dans la salle de bains commune et avait réussi l’exploit, contrairement à ses habitudes, d’en sortir avant que je ne sois prête. Par contre, elle était encore déséquilibrée par la nuit bien animée que nous avions passée. Alors, elle s’était rassise sur le lit, le temps pour elle de rassembler toutes ses forces pour m’apporter un coup de main.
Vingt minutes plus tard, j’entendis sonner au portail.
-Anita, tu ouvres s’il te plaît ?
-Oui, j’y vais ! C’est sûrement maman qui rentre
Ce n’était pas encore maman. C’était Cristal, ma soeur cadette, accompagnée de ses mioches. Elle fut suivie de près dans le temps par Faveur, notre aînée, qui, faut-il le mentionner, répondait à absolument tous les clichés connus sur les filles aînées, ayant dû très tôt assumer le rôle de deuxième maman pour ses cadettes. Si l’on me demandait ce que je préfère pendant la période des fêtes, je dirais que c’était, depuis toujours, et c’est encore aujourd’hui, une sensation indescriptiblement agréable, d’avoir tous <<nos>> enfants autour de nous en même temps. Nous ne roulions pas sur l’or, mais heureusement nous avions une résidence familiale avec suffisamment d’espace pour accueillir bien plus de monde que le nombre que nous étions au niveau de la famille nucléaire.
Lorsque maman rentra aux environs de onze heures, il ne manquait plus à l’appel qu’Espérance, alias la mère des jumeaux. Espérance était notre petite dernière. De trois ans ma cadette, elle avait épousé à vingt ans son premier et dernier amour, un jeune médecin qu’elle avait rencontré à un mariage auquel Cristal l’avait emmenée. C’était une soirée dans un milieu bondé d’intellectuels en général et de médecins en particulier, car mariage d’un ami et collègue de Félix, l’époux de Cristal. Une semaine après son premier anniversaire de mariage, elle donna naissance à de faux jumeaux, Carole (par ailleurs deuxième prénom de Faveur) et Jean-Abiel, de magnifiques petits anges. Mais ne nous éloignons pas du sujet principal… J’étais la mieux disposée à bouger de son poste de travail pour ouvrir le portail à maman à son arrivée et l’aider à se décharger, mais Anita fut plus prompte à y aller, laissant du poulet à la friture, que je dûs retourner, le temps qu’elle se libère de sa tâche.
Espérance finit par arriver autour de quinze heures, les enfants endormis, et avait apporté trois bidons respectivement de jus d’ananas, de jus d’hibiscus et de jus de mangue, réalisés par ses propres soins. À ce moment, tout était presque fin prêt pour le festin, il ne restait que les crêpes á frire, à la charge d’Esther, ma deuxième soeur aînée, très effacée mais toujours présente pour tous ses proches. C’était de nous toutes, je le crois toujours aujourd’hui, celle qui reflétait le mieux le caractère de notre mère.
L’ambiance allait bon train, les potins fuasaient, les tâches étaient presque toutes faites et nous commencions à aller nous rafraîchir l’une après l’autre, lorsque les hommes de la maison commencèrent également à arriver. Sortant de ma deuxième douche de la journée, je me changeai et mis une robe que j’avais achetée depuis quelques semaines exprès pour ce pré-réveillon. La journée était passée aussi vite qu’un flash, et je n’avais pas eu le temps de me rendre compte qu’un numéro inconnu avait tenté de me joindre deux fois dans la journée. Je me doutais à raison de qui c’était, alors je rappelai aussitôt.


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