Ajoutez une annonce à votre site.

Désirée- Chapitre 1

– Maman, tu pleures ?

– Non, Siza. Va te coucher, il se fait tard !

Je m’appelle Désirée, j’ai 38 ans et Sizakhele, ma fille unique, est mon bien le plus précieux. Sans me jeter des fleurs, derrière quelques rides de fatigue, je suis une femme dont les atouts physiques ont toujours attiré les regards. Pourtant, je n’avais vraiment que faire des avances des nombreux prétendants qui se bousculaient pour demander ma main, me promettant monts et merveilles… Jusqu’au jour où je fis la rencontre de Steeve.

C’était il y a treize ans, je venais d’obtenir mon diplôme d’architecture, faisant un grand honneur à ma mère – du moins, je l’espérais.  Ma mère était une femme populaire et très respectée. Elle avait élevé presque seule ses cinq filles, dont j’étais la troisième, par ordre de naissance. Depuis le décès de son mari, qui n’était, même avant sa mort, pas vraiment présent, elle n’était pas mon premier choix de compagnie. Car je refusais que mon génie soit réduit à faire de bons plats et s’écraser devant les hommes. J’étais autrefois ambitieuse, carriériste et même un peu idéaliste. Et mon apparence, chic et soignée, était souvent trop occidentale à son goût. Je poursuivais un rêve : celui de m’imposer un jour comme une grande pointure du design architectural, dans une société qui ne voyait la valeur d’une femme qu’à la réussite de son ménage. Je rêvais de plus…

–          Désirée ma fille, je suis contente que ce chapitre de ta vie se termine.

–          Se terminer, maman ?  Ca commence tout juste. Je devais justement t’annoncer la bonne nouvelle de vive voix.

–          Bonne nouvelle ? Je t’écoute…

–          Le cabinet dans lequel j’ai été stagiaire pendant ma dernière année de formation a beaucoup apprécié mon dévouement et ma créativité. Ils ont proposé de me garder en CDI !

–          Quoi ?

–          Un contrat à durée indéterminée, maman ! J’ai trouvé du travail !

Elle piaffa de déception, poussa un long soupir et secoua la tête plusieurs fois avant de dire sur un ton des plus hautains : <<Et alors ?>>

–          Comment ça <<Et alors ?>>

–          Mais oui ! Tu as trouvé du travail, et alors ? Désirée, tu es ma fille. Tu es une très belle femme. J’ai tout fait pour vous, mes enfants, et votre éducation n’a manqué de rien. Tu as vingt-cinq ans, tu ne m’as jamais, même un seul jour, parlé d’un homme dans ta vie, et tu cours pour venir me dire que tu as trouvé du travail ? C’est ça ta priorité ? Tu veux devenir comme ces femmes qui n’ont pas de foyer, pas d’enfant, pas de vie familiale, juste leur travail, c’est ça n’est-ce pas ? Tu penses qu’elles sont heureuses ? Tu penses qu’elles sont respectées ? À ton âge ma fille, j’étais mariée et tu étais dans mon ventre. Et puis, avec un bon mari, tu n’auras plus à te soucier de devoir travailler. Tu pourras te concentrer sur ton foyer et toi-même. Je te parle pour ton propre bien.

–          Et toi, maman ? Tu es heureuse aujourd’hui?

–          Quelle question ! Je suis une femme accomplie ! J’ai toujours honoré votre père. J’ai fait de vous des femmes ! Toutes tes sœurs sont mariées ! Mon petit commerce marche bien et tout le monde me respecte. Tu es la seule inquiétude qui m’empêche d’être totalement comblée.

–          Et pourquoi devrais-je te causer du souci ? Je prends soin de moi, je suis intelligente, je suis indépendante, épanouie et promise à une brillante carrière…

–          Et célibataire ! (Elle esquisse un sourire narquois)

–          M’man !

–          Quoi ? C’est faux ?

–          Ce n’est pas faux, mais se marier n’est pas un accomplissement, maman !

–          Désirée Gradie Omwangha !

–          Quoi, maman ? C’est vrai ! Je veux me réaliser moi-même d’abord. Le mariage viendra lorsque j’aurai trouvé le bon. Celui qui correspondra à mes attentes. Et si ça ne vient pas, alors ce n’était pas mon destin de me marier. Ce n’est pas une fatalité.

–          Dieu nous en préserve ! Avec cette façon de penser, tu crois que toi-même tu réponds aux attentes de quel homme ?

–          Maman pardon, laisse ! Je serai à la cuisine, si tu me cherches.

–          Oui, dans MA cuisine ! Tu ne veux pas avoir aussi la tienne chez ton mari. Qu’est-ce que j’ai même raté chez toi ?

C’était le prototype d’une discussion typique entre ma mère et moi. J’en sortais à chaque fois frustrée. Mais, au fil des ans, la colère et la frustration mutaient en compassion.

En fin de compte, cette femme n’était que le fruit de ce dans quoi elle avait été moulée. Elle avait grandi et vieillissait dans une société qui ne lui aurait accordé aucun crédit, si elle avait autrefois choisi, du haut de ses dix-huit ans, de courir après ses rêves et de poursuivre ses études de médecine au moment où Esdras, mon géniteur, venait demander sa main auprès de ses parents. Elle avait fait le choix qui arrangeait le plus grand nombre et épousé cet homme charmant et d’apparence doux et patient, de dix ans son aîné, qui finit par devenir l’homme le plus volage qu’elle ait jamais connu. Et pour excuse : Elle n’accouchait pas de garçon. Quelle plaisanterie, n’est-ce pas ? Pourtant c’est la vérité. Certains jours, elle se rappelait encore la réaction de son défunt mari à la naissance d’Espérance, notre benjamine :<<Encore une fille ? Ce n’est pas possible ! Il me faut un héritier, et je l’aurai par tous les moyens.>> Aussitôt dit, aussitôt fait : Espérance âgée de seulement quelques mois, maman apprit par des voisines du quartier qu’elle aurait bientôt un beau-fils. Esdras avait enceinté dans la même année une autre femme, au su de tous. Pour sa plus grande déception, celle-ci donna naissance à une jolie petite fille, malgré les nombreuses échographies ayant annoncé un enfant mâle. L’année d’après, il y eut encore des échos de ce qu’il avait eu des filles jumelles avec une femme d’une autre ethnie, au nord du pays… Pris à son propre jeu à chaque fois, il revenait après des jours, des semaines, ou parfois même des mois d’absence, toujours à la maison, s’attendant à être reçu comme dans un foyer où tout va pour le mieux. Les meilleurs jours, il était un époux et un père ; les pires, il était un étranger, un homme froid et violent. Au début, maman se lamentait, se débattait, et cherchait secours auprès de sa famille. Mais à force d’entendre <<Sois forte pour tes enfants !>> ou <<Tu vas alors faire comment ?>>, elle finit par se résigner. Elle faisait aller et s’était résolue à concentrer toute son énergie à nous protéger du manque, à être notre mère et notre père, bien que notre géniteur habitât les mêmes murs…

Un jour, alors que j’étais âgée de quinze ans, mon père quitta la maison, mais cette fois, sans plus jamais nous donner de nouvelles. Il envoyait de l’argent à ma mère par personne interposée pour s’occuper de mes sœurs et moi, et une tante venait de temps à autre s’enquérir en personne de notre état. Nous ne l’avions plus jamais revu, même pas à l’occasion de mariages ou de naissances. Six ans plus tard, lorsque la nouvelle de son décès nous parvint, nous découvrîmes qu’il s’était installé depuis quelques années avec <<la mère de son fils>> (La femme avec qui il avait eu sa première fille adultérine avait fini par lui donner un fils, gagnant ainsi son cœur et toute son attention.). Depuis ce moment, quelque chose s’était brisé en moi, choquée de constater que ma mère ne le découvrait pas en réalité. Elle avait passé des mois, des années à inventer des histoires pour ne pas faire une mauvaise peinture de son mari auprès de nous. Elle continuait à le protéger, mais elle savait la vérité. Elle l’avait toujours sue.

Ce soir-là était différent des autres soirs. J’avais défendu mes convictions devant ma mère, mais au fond, je me remettais un peu en question. Au bout de vingt-cinq ans de vie, je n’avais jamais eu de copain. Mes sœurs, les plus âgées comme les cadettes, étaient toutes casées dans leurs foyers et avaient au moins une maternité derrière elles. Au fond, j’espérais, tout autant que ma mère pour moi, trouver un mari. Seulement, je ne voulais pas prendre le risque d’épouser d’un homme qui me forcerait peut-être à abandonner ma carrière, qui userait de violence envers moi, ou qui me quitterait pour une autre qui lui donnerait des enfants, si je ne parvenais pas à en avoir. Je voulais un mari, oui; mais pas pas à tous les prix. C’est perplexe et la tête remplie de questionnements que je décidai d’aller passer cette nuit-là chez ma meilleure amie Anita.

Anita, d’un an mon aînée, était ma plus vieille amie. Nous nous étions liées d’amitié en classe de cours élémentaire deuxième année, autour d’un jeu dans la cour de l’école. Elle avait pris ma défense alors que je me faisais harceler par un groupe de filles plus âgées. Depuis lors, nous étions devenues inséparables. Nous avions fréquenté le même lycée, la même école supérieure, et aujourd’hui nous étions toutes les deux architectes. Anita venait d’une famille aisée et moins conservatrice que la mienne. Elle avait un frère aîné et une fille. Elle avait refusé d’épouser le père de sa fille, car d’après elle, faire un enfant ne devait pas être conditionné par un mariage, et en avoir un n’impliquait pas de devoir baisser ses standards. Sa fille Nora vivait chez ses parents et avait une enfance très opulente. Elle était le joyau de sa couronne, mais il était hors de question qu’elle soit un frein à ses ambitions.

–          Ko ko ko ! Ko ko ko! Any, ouvre!

–          Ma chérie ! Tu ne m’as pas dit que tu arrivais, tu as failli me rater, entre !

–          Laisse tomber, je suis fatiguée.

–          Il y a eu quoi encore ?

–          C’est maman !

–          Quoi, maman ?

–          Je suis partie du bureau directement pour la maison, comme je te l’ai dit par message. Et quand je suis arrivée, je lui ai annoncé la nouvelle pour le boulot. Elle n’a même pas montré la moindre joie pour moi. Elle n’avait qu’un seul mot à la bouche : mariage !

–          Tu sais, Désy…

–          Oui, je sais. C’est ma mère, elle ne me veut pas de mal et tout le tralala. Mais quand même ! Elle pourrait montrer un peu plus d’intérêt pour mes propres ambitions.

–          Je te comprends tout à fait, mais dis-toi que notre société est ainsi faite. Moi-même qui te parle, tu sais ce que je vis en tant que mère célibataire, qui en plus <<avait le choix>>. Elle se fait du souci par rapport à ton équilibre et à ce qu’on dira de toi.

–          Je n’ai justement foncièrement rien contre l’idée d’épouser quelqu’un. Mais quand je regarde à ce qu’elle a elle-même vécu, et tout le monde qui normalise ce type de souffrance, ma chérie on peut dire exactement tout ce qu’on voudra de moi mais je ne peux pas. En tout cas pas avec un homme d’ici.

– Il y a toujours des exceptions.

– Comme tu dis, mais encore faut-il les trouver.

Nous passâmes cette nuit-là à nous remémorer nos histoires du lycée et à en rire. Le lendemain matin, je retournai à la maison, beaucoup plus détendue que la veille, ayant pu me vider la tête. C’était une journée plutôt tranquille, et je me préparais pour le gala qu’organisait l’entreprise qui venait de me promouvoir de stagiaire à employée à durée indéterminée. J’avais prévu d’y aller et d’avoir simplement une soirée agréable, puis de regagner la maison. J’étais loin d’imaginer que c’était une soirée qui changerait à jamais le cours de ma vie.

Topic:


Répondre à kaika Annuler la réponse.

2 réponses à « Désirée- Chapitre 1 »

  1. Bonjour. J’étais curieuse par la première phrase. Ce chapitre ouvre de belles perspective dans le rôle de la femme moderne d’une société trop patriarcale. Courage à cette Desirée. J’espère qu’elle trouvera raison à son ambition.

    Aimé par 1 personne

    1. Avatar de Blessed Feather

      Bonjour Kaika. Merci pour ton intérêt porté à l’histoire de Désirée. La thématique qu’elle aborde en gros plan est moins au centre des débats actuels qu’elle ne le devrait à mon avis. J’espère pouvoir compter avec toi jusqu’à la fin de l’histoire.

      Aimé par 1 personne